Macron et le péché d’arrogance

Cette « petite phrase » du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb –jeudi matin devant les caméras de BFM-TV- fera date : « Peut-être les uns et les autres avons-nous manqué d’humilité ». Clairement, Emmanuel Macron est visé.
Trois heures après, au Sénat, Gérard Larcher -2ème personnage de l’Etat et, à ce titre, toujours très soucieux de mots qu’il utilise- fustige « l’exercice solitaire du pouvoir », ajoutant (en aparté) qu’il attend d’Emmanuel Macron qu’il ouvre –on peut ajouter : enfin- un « vrai dialogue » avec les Français.

Propos convenus, diront certains.

Ils auraient tort.

Outre que Gérard Collomb est ministre de l’Intérieur en exercice, il a joué auparavant un rôle absolument clé dans l’ascension surprise d’un homme que personne n’imaginait arriver si vite aussi haut. Aujourd’hui –pour appeler un chat un chat- il le met publiquement en garde contre le péché d’arrogance.

Quant à Gérard Larcher, c’est un opposant mais cet hyper-républicain n’est pas Laurent Wauquiez. Du temps de feu François Fillon, il avait d’ailleurs été –discrètement mais fermement- l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme quand l’ancien Premier ministre tentait d’embarquer son camp dans un projet hyper-idéologique où il était question –mazette !- de supprimer 500.000 postes de fonctionnaires.

Gérard Larcher, aujourd’hui, ne veut pas en dire trop (même si, au fond de lui, il fait sienne la « petite phrase » de Collomb), car tant de dangers menacent, pense-t-il, une République française fragile. A commencer par une dérive « à l’italienne » et un risque réel de « déconstruction de l’Europe ».    

Soudain, au-dessus de la Macronie, d’inquiétants nuages. Premier impératif, autant qu’il est possible, pour l’homme de l’Elysée (et sa garde rapprochée): infléchir un exercice du pouvoir beaucoup trop centralisé, beaucoup trop autoritaire, beaucoup trop lointain. Et, souvent, beaucoup trop arrogant. Sinon, le décrochage des Français s’amplifiera.
Quand on est comme Emmanuel Macron tant passionné par l’Histoire, comment peut-on imaginer, en effet, qu’un Nouveau Monde puisse surgir et se développer en rasant l’Ancien ?

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Hulot s’en va : l’écologie s’en remettra, Macron moins facilement.

 Le ministre d’Etat Nicolas Hulot –qui en avait déjà fait plusieurs fois la menace- a donc, sans prévenir personne (de peur d’être une fois de plus rattrapé par la manche), claqué la porte. Il quitte le gouvernement, refusant de continuer davantage à « se mentir à lui-même (sic) ».

Pour être généreux avec l’ancien animateur d’Ushuaïa, on dira qu’il était plus prophète –registre qui n’est pas donné à tout le monde mais qui est, au fond, assez commode- que ministre. Car être ministre c’est, en permanence, bagarrer et accepter de faire de compromis. Or Hulot, viscéralement, ne sait pas faire ça.

La clarification était, tôt ou tard, inévitable. Donc souhaitable.

Reste que, pour Macron (qui, depuis un an, chaperonnait Hulot), l’addition s’annonce salée.

Cinq raisons à cela.

1. En s’émancipant brutalement et sans y mettre les formes, Hulot confirme que le « charme Macron » (version 2017) ne fonctionne plus. Ou moins bien.

2. Comme dans l’affaire Benalla, Macron –pris de court- n’a, cette fois encore, rien vu venir. Hulot s’en allant ? Impensable, s’était-il persuadé. A tort. Le capitaine du navire n’a plus « tout bon ».

3. L’exercice solitaire du pouvoir par Macron lui joue désormais des tours. Tout dépend de lui, tout remonte à lui, il verrouille à triple tour mais il n’a pas à ses côtés –comme De Gaulle jadis- de vrais barons pour l’avertir et le protéger: attention, danger !

4. La croissance qui fléchit oblige maintenant l’éxécutif à des choix plus drastiques encore que prévu : on ne peut pas satisfaire tout le monde, on doit choisir, il faut échelonner. Ça grince dans les rangs.

5. Macron manque depuis le début d’alliés et s’il peut, à juste titre, faire valoir que ses adversaires –majoritaires- sont fondamentalement divisés, il reste une évidence : il se retrouve à découvert quand les balles sifflent.

Pour Macron, une seule solution: passer de Macron 1 à Macron 2. Le voudra-t-il ? Le pourra-t-il ?

Chez les macronistes : pas de fronde mais des doutes. 

Les députés de la majorité sont aujourd’hui inquiets. 
Emmanuel Macron saura-t-il trouver les mots ? Saura-t-il ré-indiquer le cap alors que se profilent des élections européennes cruciales ? Saura-t-il retrouver –fond et forme- les accents qui lui avaient permis il y a un an de bousculer ses adversaires et de réussir une trouée victorieuse alors que ses sondages sont aujourd’hui tous à la baisse? Beaucoup s’interrogent, quelques-uns doutent. C’est le temps des états d’âme. A l’Elysée, on a intérêt à ne pas prendre cela à la légère. Mais rien à voir avec l’idée d’une fronde.


Pourquoi exclure l’idée d’une fronde ? Pour quatre raisons.

1. Les macronistes ont été traumatisés –et ils ne sont pas les seuls- par ce qu’ont imposé avant eux les frondeurs à Hollande. Avec le résultat que l’on sait. 

2. Les macronistes savent ce qu’ils doivent à Macron, c’est-à-dire à peu près tout. Si quelques-uns l’oubliaient, d’autres le leur rappelleraient vite.

3. Des députés demandent un « virage à gauche », reprochant au président de ne faire avancer les siens que sur une jambe : la droite. Mais avec cette problématique -s’en rendent-ils compte ?- ils ressucitent le clivage gauche-droite que Macron assurait vouloir dépasser avec son « en même temps ». Bref, c’est l’identité même du macronisme qui est, ici, en jeu. Sauf à déposer les armes.

4. Autre raison pour ne pas croire, en l’état, à l’émergence d’une fronde : la vision des institutions de Macron et son tempérament se conjuguent pour qu’il ne laisse pas mettre en cause l’autorité présidentielle alors que son objectif premier, c’était -et cela reste- de la restaurer.      

Pour autant Emmanuel Macron, même lorsqu’il s’adosse aux institutions de la Vème République, n’est pas…. à l’abri d’un gros trou d’air. Parce qu’un élu n’est jamais «à l’abri » : ce sont les électeurs qui ont toujours le dernier mot. Déjà, les élections européennes de 2019 s’annoncent, pour Macron, comme un double et délicat test quand, partout en Europe, les populistes gagnent du terrain. 

Premier test : bénéficie-t-il toujours de la confiance (active ou passive) d’une majorité de ses compatriotes ?

Second test : aura-t-il encore demain des alliés côté allemand pour la politique européenne… positive qu’il souhaite alors que l’Europe tend à se désagréger ?

Les réponses à ces deux questions ne vont pas, aujourd’hui, de soi. C’est donc le temps des turbulences. Pour tous.   

LE PROCUREUR MOLINS, L’HOMME QUI RASSURE ET ALERTE

Au fil des ans, les Français se sont habitués à la silhouette et à la voix du procureur de la République de Paris François Molins: c’est lui, en effet, qui surgit chaque fois que les terroristes frappent. Pour dire la vérité, ou la part de vérité connue quand il s’exprime.

Les Français se sont donc habitués à admirer ce serviteur de la République dont la sobriété tranchante a quelque chose de rassurant.

Sa parole est d’autant plus forte et écoutée qu’elle est rare. Or que vient-il de dire ? Qu’une quarantaine de détenus radicalisés devraient sortir de prison dès 2019, et que ces détenus radicalisés représentent « un risque majeur » car ce ne se sont pas du tout des repentis. Ils se sont même endurcis en prison. De même a-t-il dit que les femmes n’étaient pas –ou pas toutes- cantonnées par Daech à des tâches ménagères, et que nombreuses sont celles qui ont manipulé des armes et ont été impliquées dans des opérations terroristes : pas de naïveté. On écoute aussi François Molins –ou on tend l’oreille- quand il estime « légitime » qu’un maire soit informé quand un individu fiché pour radicalisation habite dans sa commune.

On écoute le procureur car il sait en sait plus que nous. Et il sait en même temps le poids des responsabilités qui pèsent sur ses épaules. Quand il avait été nommé en 2011 procureur de la République, certains -notamment au Syndicat de la Magistrature- avaient publiquement douté de son indépendance car il avait été directeur de cabinet de deux Garde des Sceaux… « de droite » (Michèle Alliot-Marie et Michel Mercier).

Mais tout cela, c’est de l’histoire ancienne. Le procès était injuste et, de toute façon, on a vu l’homme à l’œuvre. Plus personne n’aurait l’idée aujourd’hui de douter de l’impartialité, de la rigueur, du sens de l’Etat de François Molins. Et encore moins de l’idée qu’il se fait du service de la République.

Pourtant, il va partir. Il va quitter ses fonctions cet automne. Sept ans, pour un magistrat aussi, c’est un bail. Et un bail prévu par la loi. Il ne sera donc pas le patron du tout nouveau Parquet national anti-terroriste. Il pourrait devenir procureur général près la Cour de Cassation, poste éminent. Poste éminent dans un registre différent.

Une certitude : François Molins est l’un de ceux qui donnent de la Justice –discutée et parfois même malmenée- une belle image. L’un de ceux aussi –pas si nombreux- qui rassurent sur l’état de notre République.

HULOT, MINISTRE DE LA TRANSITION ECOLOGIQUE OU DES ETATS D’AME ?  

Dans le baromètre Ifop-Match, Nicolas Hulot aura perdu en un an 22 points de popularité. Un trou d’air. Mais à nuancer: dès lors qu’il entrait dans la mêlée politique, fut-ce à reculons, Hulot allait forcément cesser de planer. Cela dit, 22 points de perdus, ce n’est pas rien. En plus, c’est acquis, le ministre de la transition écologique n’est plus le plus populaire des politiques français (toutes sensibilités confondues) : le voici devancé par un certain Alain Juppé ! Du coup, même ses plus fidèles soutiens s’interrogent : Hulot n’est-il plus qu’un ministre d’Etat en sursis ? Serait-il (dans sa tête) sur le départ ?
CHANGEMENT DE PLANETE. Première raison qui explique cette situation: en acceptant la proposition d’Emmanuel Macron de devenir ministre d’Etat –ce qu’il avait refusé à Nicolas Sarkozy puis à François Hollande- Nicolas Hulot a changé de planète. Et il le paie. Avant, il avait le profil avantageux et quelque part commode du prophète des temps nouveaux. Maintenant, il est dans la mêlée –en France comme en Europe- et il doit donc apprendre à gérer, à accepter des étapes, à faire des compromis, parfois à ralentir l’allure. Or ses anciens amis –revanchards ou jaloux- ne lui passent rien : « Tu vois, Nicolas, on te l’avait bien dit ».

QUESTION DE TEMPERAMENT. Il y a aussi chez Hulot une dimension psychologique, une question de tempérament. Pierre Mendès-France disait jadis: « Gouverner, c’est choisir ». Or Nicolas Hulot –que les Français connaissent depuis longtemps et aiment bien- donne en permanence le sentiment de souffrir en politique. Oui, souffrir depuis qu’il n’est plus dans un monde binaire –le Bien, le Mal ; l’Ancien, le Neuf ; les aventuriers, les réacs- mais dans un monde complexe. Où il lui faut en plus accepter d’avoir (ce qu’il n’avait jamais vécu jusque-là) un chef : Macron. Accepter aussi –c’est nouveau pour lui- de jouer en équipe.

DES ATTAQUES PERSONNELLES. A cela s’ajoutent les attaques personnelles qui l’ont visé. Comment n’aurait-il pas été durablement atteint quand, par exemple, le magazine l’Ebdo –qui, depuis, faute des lecteurs, a mis la clé sous la porte- a déterré contre lui de vieilles rumeurs ? Certes, la vraie-fausse affaire a été vite classée sans suites. Mais le coup a porté, Hulot vérifiant à son tour et à ses dépens combien la vie politique peut être cruelle. Demain, contre lui, quelle autre flèche ?   

On attend de Nicolas Hulot (et pas seulement au sommet de l’Etat) qu’il se reprenne, qu’il cesse de porter ses contradictions personnelles en bandoulière et qu’enfin, au service de ses combats, il ferraille. Car, durant cette première année, il aura boxé en dedans, presque toujours sur le reculoir. Et puis Hulot aurait intérêt à ne pas l’oublier : le chantage au départ, c’est un argument très IVème République. Et qui s’use.   

La reine Elisabeth: les Anglais l’aiment, nous aussi !

Le 21 janvier 1793, les Français ont coupé la tête du roi. Une décision votée après des débats tendus par 387 députés de la Convention nationale sur 721. Depuis, les Français n’ont foncièrement aucun regret même si la Vème République gaullienne –par son style, son rituel et ses lieux de pouvoir- peut avoir, comme l’a d’ailleurs noté et même revendiqué Emmanuel Macron, des allures un brin monarchiques.
En revanche, étrangement (ou par compensation ?), les Français manifestent pour la monarchie britannique en général et pour la reine d’Angleterre en particulier –surtout quand elle s’appelle Elisabeth II, qu’elle a 92 ans et qu’elle règne incroyablement sur ses sujets depuis 1953- une forme d’affection forte, jalouse et intriguée. Mais comment fait-elle ? se demande-t-on de ce côté-ci de la Manche. Comment font-ils, nos amis anglais ?  

Trois raisons à cette fascination des Français.  

1. D’abord, la reine règne mais ne gouverne pas. Elle incarne donc, avec les fastes parfois surannés qui accompagnent le tout, la continuité d’un peuple, mais pas ses déchirements.

2. Ensuite, Elisabeth II réussit à cumuler en sa personne le conservatisme (dans toute sa splendeur, si on ose dire) et une déconcertante « modernité » : divorces, brouilles familiales, mariages transgressifs. En 2018: celui de Harry et de l’actrice hollywoodienne Meghan. En ces moments-là, une couche de « pipolisation» se surajoute même à l’épaisseur du passé.

3. Enfin, la reine, c’est une femme qui rassure car elle apparaît indestructible. C’est donc un point de repère. Mais, pour cela, combien a-t-elle eu d’épreuves à surmonter ! En France, on ne comprend pas très bien comment elle fait. On ne sait pas non plus qu’elle pense vraiment –car elle dissimule à peu près tout, sauf son amour pour le gin, les chevaux et les chapeaux bling-bling. 

En tout cas, Elisabeth aura traversé avec superbe l’Histoire. Son couronnement, qui date de 1953, n’avait-il pas été commenté à l’époque, pour une télévision française débutante, par un certain Léon Zitrone ?

Auprès de Macron, un gouvernement d’inconnus : danger !

Au bout d’un an de présidence Macron, les ministres du gouvernement Philippe restent globalement, pour les Français, des inconnus et, quand ils sont connus, ils sont en général perçus comme des « technos ».

Ce n’est pas une surprise.

1. Emmanuel Macron voulait rompre avec les pratiques et, dans une certaine mesure, avec le personnel politique de l’Ancien Monde, comme il dit. C’est fait, mais il paie cash le prix de l’inexpérience politique de la grande majorité de ceux qu’il a promus.

2. L’expérimenté François Bayrou -sur qui il comptait au départ- n’aura fait, à cause de sa gestion du Modem, qu’un passage-éclair place Vendôme. De même les attaques personnelles dont Nicolas Hulot a été la cible ont clairement affaibli un homme influent qui était appelé au départ à peser davantage.

 3. Emmanuel Macron, soucieux de revenir aux fondamentaux de la Vème République a clairement dit –question à la fois de tempérament et de choix politique- qu’il n’y avait et qu’il n’y aurait qu’un patron : lui Macron.

Le problème, c’est que, quand le président se retourne, il n’y a pas grand monde derrière lui. Peu de monde qui sache faire de la politique, vendre une politique, relayer ses décisions.

Le tournant politique majeur –rompre avec le hollandisme et la culture du compromis permanent- il fallait que Macron l’incarne. Il l‘a incarné. Mais n’en a-t-il pas trop fait ?

Certains ministres ont-ils été décevants ? Oui. Des ministres ont pu avoir, eux, le sentiment d’être bridés ou sous surveillance : bon alibi ! D’autres, très bons techniciens, n’arrivent pas tout simplement à faire savoir pour quoi ils se battent.

Cela dit, Emmanuel Macron a voulu être président gaullien, donc solitaire : il l’est. Mais, à la grande époque de la Vème, si De Gaulle était seul aux commandes –et sans frondeurs- il était relayé par des « barons », et pas n’importe qui: Chaban, Debré, Frey, Guichard, Foccart puis Couve de Murville, Messmer et un certain Georges Pompidou. Excusez du peu. Des hommes de poids, de vrais politiques. Par comparaison, Macron est aujourd’hui assez seul. Et cela peut lui coûter cher.

Car si Macron est de loin le meilleur traducteur du macronisme, la situation peut devenir pour lui préoccupante : tout en effet –absolument tout- remonte à lui. Où est le fusible ? Et, dans les turbulences, combien sont en mesure de le protéger? Clairement, le chef de l’Etat va avoir besoin de passer bientôt à une seconde étape de son quinquennat. Mais pas avant qu’un point final ait été mis au dossier de la SNCF : on n’y est pas encore.